Étude VIA : Les personnes autistes veillissent-elles plus vite cognitivement ?
- Noelle

- 26 mai
- 5 min de lecture
J’ai participé à l’étude VIA sur le vieillissement chez les personnes autistes et je viens de recevoir le compte rendu. Je vous mets les sources en fin d'article.
Quand on est autiste adulte, on finit par entendre tellement de choses contradictoires sur notre avenir qu’on avance souvent dans le brouillard. Certains professionnels parlent de fatigue chronique, d’épuisement neurologique, de déclin social, parfois même comme si notre cerveau allait forcément “moins bien vieillir” que celui des autres. À force d’entendre ce genre de discours, beaucoup d’entre nous finissent par regarder le futur avec une certaine inquiétude, surtout lorsqu’on a déjà passé une bonne partie de sa vie à lutter pour simplement tenir debout dans un monde qui n’a pas été pensé pour notre fonctionnement.

Quand j’ai accepté de participer à cette étude menée par l’INSERM, le CNRS et le CRA Centre-Val de Loire, je pensais surtout contribuer à quelque chose d’utile. Je ne m’attendais pas à ce que les résultats viennent aussi fortement bousculer certaines idées reçues, y compris chez moi.
L’objectif de cette recherche était d’étudier le vieillissement cognitif chez les adultes autistes. Dit comme ça, cela paraît très technique, mais derrière ces mots se cachent des questions extrêmement concrètes. Est-ce que les personnes autistes vieillissent plus vite cognitivement ? Est-ce que la mémoire se détériore davantage ? Est-ce que les fonctions exécutives déclinent plus fortement avec l’âge ? Est-ce que notre cerveau s’épuise plus rapidement après des décennies de compensation sociale, de surcharge sensorielle et d’adaptation permanente ?
Et la réponse apportée par cette étude est beaucoup plus rassurante que ce que beaucoup imaginaient.
Les chercheurs ont comparé des adultes autistes et non autistes sur différentes fonctions cognitives comme la mémoire, la vitesse de traitement, les fonctions exécutives et certaines mesures cérébrales. Les résultats montrent que, pour la majorité des mesures étudiées, le vieillissement des adultes autistes est similaire à celui des adultes non autistes.
Rien que cette phrase est importante.
Parce qu’on parle souvent de l’autisme comme d’un état de fragilité permanente, presque comme si tout notre fonctionnement était condamné à se dégrader plus vite. Or les données récoltées dans cette étude ne vont pas dans ce sens. Certaines capacités suivent une évolution comparable à celle observée dans la population générale, et certaines semblent même mieux résister avec l’âge.
Le point qui m’a le plus marquée concerne la mémoire dans les tâches complexes. Les chercheurs expliquent que, contrairement au groupe non autiste, certaines performances ne déclinent pas avec l’âge chez les adultes autistes.
Quand on est autiste, cela résonne de manière très particulière.
Parce qu’on passe souvent sa vie à construire des systèmes internes pour survivre au chaos extérieur. On développe des stratégies, des routines, des façons très spécifiques d’analyser les informations, de compenser nos difficultés ou de contourner certains problèmes. Beaucoup de personnes autistes deviennent presque des spécialistes de l’adaptation cognitive permanente. Là où certaines personnes fonctionnent de manière plus intuitive ou plus sociale, beaucoup d’entre nous apprennent à fonctionner de manière méthodique, analytique et extrêmement structurée.
Et les chercheurs avancent justement l’idée que ces stratégies adaptatives développées tout au long de la vie pourraient participer à cette préservation cognitive observée chez certains adultes autistes.
Je trouve cette hypothèse fascinante parce qu’elle inverse complètement le regard porté sur l’autisme.
Pendant longtemps, les particularités autistiques ont surtout été étudiées sous l’angle du déficit. Difficultés sociales, rigidité, comportements répétitifs, surcharge sensorielle, problèmes de communication. Bien sûr que ces réalités existent. Elles sont parfois très lourdes à vivre. Mais on commence aussi à voir apparaître une autre lecture plus nuancée, où certaines adaptations développées par les personnes autistes pourraient également devenir des formes de protection cognitive avec le temps.
Cela ne veut pas dire que vieillir en étant autiste est facile.
Il y a la fatigue accumulée après des décennies de camouflage social. Il y a les burn-out autistiques qui laissent parfois des traces profondes. Il y a les difficultés administratives, l’isolement, les problèmes de santé mentale, les parcours professionnels chaotiques, les difficultés financières, le manque d’accompagnement adapté chez les adultes et encore plus chez les seniors autistes. Beaucoup d’entre nous arrivent à cinquante ans ou soixante ans complètement épuisés d’avoir dû jouer un rôle pendant une vie entière.
Mais cette étude rappelle quelque chose d’essentiel. L’épuisement social ou émotionnel ne signifie pas forcément un effondrement cognitif accéléré.
La revue scientifique publiée dans Autism Research va dans le même sens. Les chercheurs y ont analysé l’ensemble des études disponibles sur le vieillissement cognitif et cérébral dans l’autisme. Là encore, les résultats ne confirment pas clairement l’idée d’un vieillissement accéléré généralisé chez les personnes autistes. Certaines études montrent même une stabilité surprenante de certaines capacités avec l’âge. (wiley.com)
Ce qui est aussi intéressant, c’est que ces travaux restent prudents et honnêtes sur leurs limites. Les chercheurs expliquent notamment qu’il existe encore peu de données concernant les personnes autistes de plus de soixante ans, simplement parce que cette population a longtemps été invisibilisée dans la recherche.
Et c’est vrai.
Pendant des décennies, l’autisme a surtout été étudié chez les enfants. Comme si nous disparaissions mystérieusement à l’âge adulte. Comme si l’autisme s’arrêtait à dix-huit ans. Aujourd’hui seulement, la recherche commence réellement à regarder ce qu’il se passe chez les adultes autistes vieillissants, et cela ouvre des questions passionnantes sur la cognition, l’adaptation et même la plasticité cérébrale.
Je pense aussi qu’il existe quelque chose de profondément ironique dans ces résultats.
Parce qu’une partie de la société considère souvent les personnes autistes comme fragiles, inadaptées ou incapables de gérer la complexité du monde moderne. Pourtant, beaucoup d’entre nous passent leur vie entière à développer des capacités d’analyse, d’anticipation et de compensation extrêmement sophistiquées simplement pour réussir à fonctionner dans un environnement qui nous surcharge en permanence.
Et peut-être que ce travail cognitif colossal laisse aussi des traces positives.
Peut-être que passer sa vie à observer, analyser, structurer, mémoriser et contourner les difficultés entraîne le cerveau d’une manière différente. Peut-être que certaines rigidités deviennent aussi des stabilités. Peut-être que certaines routines deviennent des ancrages cognitifs puissants avec l’âge.
Évidemment, il faut rester prudent. Une étude ne suffit jamais à résumer toute la réalité de millions de personnes autistes aux profils extrêmement différents. Tous les vécus ne se ressemblent pas. Certaines personnes vieillissent très difficilement, notamment lorsqu’elles ont vécu des années de précarité, de traumatismes ou d’absence totale de soutien.
Mais je trouve profondément important que ces recherches existent enfin.
Parce qu’elles montrent autre chose que des scénarios catastrophes.
Elles montrent des adultes autistes qui vieillissent. Des adultes autistes qui s’adaptent. Des adultes autistes dont certaines capacités restent stables, parfois même étonnamment préservées. Elles montrent aussi que notre fonctionnement n’est pas uniquement une accumulation de déficits, mais également un ensemble complexe d’adaptations cognitives construites au fil de toute une vie.



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