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Autisme et prénom, quand le nom qu’on te donne n'est pas le tien

  • Photo du rédacteur: Noelle
    Noelle
  • il y a 15 heures
  • 5 min de lecture

Vous connaissez bien sur ce moment bizarre où quelqu’un prononce votre prénom dans une phrase qui n’en a objectivement pas besoin. « Merci beaucoup d’avoir posé cette question, Noëlle. » Et là, sans raison apparente, un léger malaise s’installe. Un frottement intérieur, comme si la phrase sonnait faux, comme si elle avait été apprise dans un manuel intitulé « Comment faire humain en société ».


Suis-je simplement trop susceptible, trop méfiante, ou mal câblée pour la politesse standard ?

Puis un post sur la page "Autiste tout simplement" m'a montrée que je n’étais pas toute seule, et comme à mon habitude j'ai cherché, parce que toute question à sa réponse 😜


poste sur autiste tout simplement

Voici ce qui en ressort :

Beaucoup de personnes autistes ou neurodivergentes décrivent exactement la même chose, cette impression que l’usage du prénom, dans certains contextes sociaux, manque d’authenticité ou sonne presque hypocrite.


Ce ressenti n’est pas une lubie personnelle ni un caprice sensoriel. Il s’explique très bien quand on s’intéresse à la manière dont le langage est traité dans l’autisme. En linguistique et en psychologie, on parle de pragmatique du langage, c’est-à-dire l’usage réel des mots dans un contexte donné. Des chercheuses comme Catherine Adams ou Dorothy Bishop ont montré que les personnes autistes ont souvent une approche plus fonctionnelle et littérale du langage. Un mot est censé servir à quelque chose de précis. Identifier. Informer. Clarifier.


Or, dans la plupart des échanges sociaux, le prénom ne sert pas à identifier qui que ce soit. On sait déjà à qui l’on parle. Il devient alors un marqueur relationnel implicite. Il est censé transmettre de la chaleur, de la reconnaissance, parfois une fausse proximité bien emballée. Quand on perçoit le langage comme un outil avant tout, cette couche implicite peut sembler inutile, voire suspecte. Résultat, au lieu de créer du lien, le prénom déclenche un signal d’alerte interne qui murmure « pourquoi tu fais ça ».


Il y a aussi la question de l’identité. Dans l’autisme, le rapport au soi social est souvent différent. Plusieurs travaux, notamment ceux d’Uta Frith ou de Damian Milton, montrent que l’identité n’est pas toujours vécue comme un bloc unique et stable, mais comme quelque chose de contextuel. Le prénom, dans ce cadre, peut être perçu comme une étiquette extérieure collée par les autres plutôt que comme une extension naturelle de soi. C’est pour cela que beaucoup de personnes autistes préfèrent un surnom précis, un pseudo, ou même des identités différentes selon les contextes, artistique, familial ou professionnel. Personnellement, mon prénom officiel me met mal à l’aise, alors qu’un surnom choisi et stable me semble beaucoup plus juste. Et non, ce n’est pas un caprice d’artiste, c’est un besoin de cohérence interne.


Il existe aussi une dimension émotionnelle et sensorielle très documentée. Donna Williams, autiste et chercheuse, expliquait déjà que l’audition de son prénom pouvait agir comme une interpellation brutale, presque intrusive. Des études qualitatives plus récentes, notamment celles de Sarah Bargiela sur l’autisme adulte et féminin, montrent que le prénom est souvent associé à des expériences passées de correction, d’ordre ou de rappel à la norme. « Untel, fais ceci », « Untel, regarde-moi quand je te parle ». À force, le mot se charge émotionnellement. Même utilisé avec de bonnes intentions, il peut réveiller un vieux conditionnement.


À cela s’ajoute le problème des scripts sociaux. Dans la communication neurotypique, beaucoup de phrases sont des automatismes appris. Dire le prénom à la fin d’une phrase de remerciement fait partie de ces scripts. Le souci, c’est que dans l’autisme, ces automatismes sont souvent perçus comme mécaniques lorsqu’ils ne correspondent pas à une émotion réellement ressentie. Si je ne perçois pas de variation émotionnelle sincère derrière la phrase, elle sonne creux. C’est exactement ce que décrit le concept du double problème de l’empathie formulé par Damian Milton. Le malaise ne vient pas d’un déficit chez la personne autiste, mais d’un décalage entre deux façons différentes de donner du sens à une interaction.

Il faut aussi parler du masking. Accepter qu’on nous appelle par notre prénom, sourire, répondre normalement, ne rien dire, fait parfois partie de l’adaptation constante aux normes sociales. Des études menées par Laura Hull et son équipe montrent que ces micro-ajustements permanents ont un coût cognitif et émotionnel élevé, en particulier chez les femmes autistes. Ce qui peut sembler anodin pour les autres devient, à force, une fatigue de fond. Alors oui, parfois, ce n’est pas le prénom le problème. C’est tout ce qu’il représente comme effort invisible.


Ce malaise est donc incroyablement cohérent. Il s’inscrit dans une logique globale du fonctionnement autistique, dans une recherche de sincérité, de cohérence et de clarté. Ce n’est pas un rejet de la politesse, ni un manque d’émotion. C’est plutôt un refus instinctif des codes vides et des automatismes sociaux déconnectés du réel.


La prochaine fois que quelqu’un trouve étrange que je préfère un surnom ou que je fronce légèrement les sourcils quand mon prénom est utilisé comme une cerise sur un gâteau conversationnel, je saurai quoi répondre. Ce n’est pas que je suis froide ou distante. C’est juste que, chez moi, les mots aiment servir à quelque chose. Et quand ils ne servent qu’à faire semblant, ils me le font savoir.



Pour ma petite histoire perso, mon surnom c’est Jo. Le père de mon fils m’a appelée comme ça un jour, il y a une vingtaine d’années, et c’est resté. Et ça me va bien comme ça. Petite, je voulais m’appeler Jodie, donc finalement on n’est pas très loin.


En revanche, quand on m’appelle par mon prénom, ça me fait toujours quelque chose de très désagréable, pas juste un truc un peu étrange, non, vraiment cette sensation d’être mal à l’aise, comme si on ne parlait pas de moi, ou pas tout à fait. Que ce soit des membres de ma famille ou n’importe qui d’autre, ça ne change rien. Le malaise reste le même.

Et je vous parle pas de ces personnes qui vous parle mais à la troisième personne : "Comment elle va ?" C'est chaud, j'ai beau avoir vécu cette expérience plusieurs fois, à chaque fois je bug "De qui parle t'on déjà ?" 🤣 Non vraiment arrêtez, c'est pas possible, vous me faites passer pour une idiote alors que ça n’a aucun sens.


de qui tu parles

Bref c'est un autre sujet, revenons à nos moutons...

J’ai plusieurs activités artistiques et, pour chacune d’elles, j’utilise un pseudo différent. Ça peut sembler bizarre vu de l’extérieur, mais dans ma tête c’est très clair. Chaque nom correspond à un espace précis, et ça m’aide à m’y retrouver. Disons que mon cerveau aime bien quand les choses sont rangées à peu près correctement.


Mon neveu est aussi autiste, et c’est pareil pour lui. Son prénom officiel n’est pas le sien. Il aimerait que sa famille comprenne qu’il s’appelle autrement, que ce n’est pas un caprice ou une lubie, mais quelque chose de profondément inconfortable pour lui, c'est compliqué dans la tête de personnes qui ne comprennent pas ce malaise (le peuvent-ils d'ailleurs ?)


Au fond, cette histoire de prénom n’a rien d’anecdotique. Pour certaines personnes autistes, être appelée par le bon nom, ce n’est pas une question de respect ou de politesse. C’est simplement une manière d’exister sans avoir à composer en permanence avec un grattement hypocrite intérieur.






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